09/01/2008

Remporter le Reine Elisabeth par deux centièmes de seconde…

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Je suis le fameux Concours Reine Elisabeth de musique classique avec le bonheur raffiné de l'amateur à peine éclairé. Mais je suis perplexe.

La musique classique, à l'inverse d'une toile peinte à l'époque de Mozart, est à la fois plus vivante mais aussi beaucoup moins fidèle au travail original de l'artiste qui n'est plus là pour nous l'interpréter. Peu importe que tel musicien fut éventuellement un médiocre pianiste. Dans sa tête, son concerto était parfait. Parfait, c'est à dire selon son désir et la sensibilité qu'il souhaitait au-delà des formes qu'il avait créées. Toutefois, il ne pouvait pas tout décrire sur la partition.

C'est cela qui détermine l'importance si grande concédée à l'interprète.

Son premier espace est dans la lacune de la sémantique: ce que ne peut exprimer la partition. Quelles que soient les indications de forte, d'adagio, de pianissimo ou que sais-je qui émaillent la partition, elles sont insuffisantes à rendre exactement toute l'émotion du compositeur. La sémantique utilisée ne lui a pas permis de tout décrire, surtout pas de ses sentiments et de son expressivité.

L'interprète habite donc cette lacune comme un Bernard Lhermitte une coquille délaissée… C'est dans cet espace de faible amplitude qu'il va devoir s'insérer et faire valoir son propre talent.  Celui-ci sera au minimum techniquement parfait. Ensuite il faudra faire valoir sa propre sensibilité sans dénaturer l'œuvre.  Et voilà pourquoi le concours si prestigieux est d'abord la substitution autorisée d'un espace laissé vacant par une lacune sémantique…
D'où la surexpressivité des visages des interprètes.  Pour aller au bout de la marge des sentiments qui leur est laissée, les interprètes sur-connotent leur propre sensibilité…

En somme, le concours Reine Elisabeth est une épreuve athlétique. On y gagne par deux centièmes de mieux que le second…  Mais il faut une vie de travail pour y arriver. Détail piquant: les athlètes de l'interprétation se jettent sur leur bouteille d'eau consommée au goulot comme les coureurs à pied après leur… performance. Il y a des similitudes espiègles qui ne trompent pas…

Voilà pourquoi j'aime tant le jazz… Où le créateur et l'interprète s'emparent d'une composition pour la recréer complètement, pour la transgresser de la façon la plus noblement créative qui soit. Le musicien de jazz est toujours créateur, pas interprète… Bien sur, son artisanat, sa technique, sont sans doute moins dernier carat, mais sa liberté d'exister aujourd'hui dans les schémas d'aujourd'hui est totale et bien en phase avec son temps.  D'ailleurs, faites ce test: coupez le son d'un concert de jazz et vous verrez des gens détendus, concentrés, qui s'offrent chacun la parole. Faites la même chose sur un concerto de Bach et vous verrez des gens comme robotisés, tous au pas dans des mouvements synchrones et saccadés vivre un ordre qui n'est plus celui de notre temps.

Alors, oui, je suis infiniment respectueux de ces interprètes de classique et de la grandeur des formes de leurs créateurs. Mais il n'y a rien à faire, le grand jazz est la musique de mon temps. Et ce n'est pas parce que j'admire les œuvres de Botticelli que Picasso m'est étranger…  *;->)

22:07 Écrit par Amadeus dans Art | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : musique, art, humour |  Facebook |

Commentaires

Tony was here. Je pense qu'à tous les spectacles on rencontre Monsieur et Madame Très-Bien qui interprètent leur propre rôle...

Écrit par : Tony | 10/01/2008

oops, commentaire incomplet: Je pense qu'à tous les spectacles on rencontre Monsieur et Madame Très-Bien qui interprètent leur propre rôle... de spectateurs!
Ils font partie du spectacle...
Amitiés, touriste!
^^

Écrit par : Tony | 10/01/2008

Bien observé. Pour ma part, j'aime le classique, le jazz et plein d'autres genres musicaux... Comme tu le dis, on peut aimer Botticelli et Picasso, mais aussi Van Gogh et Pollock... Merci pour ton mel!

Écrit par : CCRIDER | 10/01/2008

Variations Oui, Amadeus, mais un compositeur non plus, ne joue pas sa musique toujours identiquement. Il l'interprète différemment chaque fois. Des "live" sont parfois meilleurs que des enregistrements de studio.

Écrit par : Ben | 10/01/2008

il y a autant de manières de ressentir les choses et de les exprimer qu'il y a d'individus et d'états d'âme de chacun au moment où ils les ressentent ou les expriment.
Tu serais le premier à expliquer en détails pourquoi Mozart est différent !

Écrit par : Martine | 11/01/2008

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