04/02/2008

Trajectoires

Phil-trajectoiresFIN-L


                      Il m’arrive de regarder autour de moi et d’imaginer mon environnement et ma vie comme ces trainées des débris de la navette spatiale Columbia désintégrée en plein ciel, qui continuent sur leur lancée avec trois lignes blanches obstinées dans l’azur…

Subitement, les miens, mes objets, mon fauteuil, mes papiers, mon désordre, mes négligences de vie ou des détails, les trucs que je suis seul à savoir utiliser, mes livres, le classement de mes disques, les réponses en souffrance, la compta (à propos de souffrances! ;-), tout, jusqu’à mon chien toléré parce que J’ étais là… tout éclate en vol et continue sa brillante trajectoire pour finir en riens ou débris brûlés et déformés sur le sol.

Alors je regarde, je me demande ce que je devrais faire pour préparer tout ça afin que ça ne tombe pas sur la tête des miens, en cas de désintégration en vol de ma modeste personne… Mais cette mise en ordre, ce pliage bachelardien des draps de la vie dans l’armoire à linceuls m’enterrerait avant terme. Serait-on condamnés à vivre sans y penser?… L’heure de s’enivrer?…

Je ne me suis pas encore remis de la mort de mon ami Philippe atteint d’un cancer en plein vol il y a cinq ans. Lui qui parlait chinois, qui jouait si bien de plusieurs instruments, qui avait un œil de photographe si facétieux, qui était graveur et typographe d’exception. Lui dont les doigts massifs devenaient subitement si agiles et délicats sur une guitare ou un violon ou même une cornemuse, instrument que les flics l’avaient surpris en train de répéter sur les hauteurs de Watermael, dans sa voiture, pour ne pas déranger ses voisins!

Il s’était rapproché du ciel en photographiant des années durant, parfois au péril de sa vie, les traînées magiques des avions pour qu’elles épousent joliment les courbes des nuages, ou s’insèrent entre des fils télégraphiques, là où une lune était suspendue comme une blanche musicale sur sa portée.

Ensemble, avec la complicité de Charles Loos, pianiste de jazz qui avait improvisé sur les images, nous avions produit un spectacle – Bruxciel – tout onirique. Et puis, comme Columbia, sa trajectoire s’est brisée. Au sol, il nous reste ses instruments silencieux et partagés entre les enfants, les livres qu’il avait si joliment mis en page pour la Bibliothèque Royale ou quelques chansons de jeunesse; un peu de musique. Et puis des dossiers, des objets, son vélo, ses clés inanimées…

Alors, parfois, je me projette Bruxciel, sa musique, ses trajectoires d’avion et je regarde Philippe en plein ciel et je pleure encore, secrètement, dans mon bureau. *;->)

23:08 Écrit par Amadeus dans Cœur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : coeur, bruxciel, bruxelles, ciel |  Facebook |

Commentaires

Très bel hommage. Vraiment.

Écrit par : Véro | 05/02/2008

La solitude de celui qui part est-elle égale à la solitude de celui qui reste? Souvent je me le demande.

Écrit par : Tony | 05/02/2008

j'ai mes deuils aussi, une collègue décédée dans un accident de la route, un parent parti trop vite. Le plus étonnant est que la vie continue et que le vaste monde ne se rend même pas compte de ce départ. Business as usual.
Heureusement il reste "le coeur viril des hommes qui est un refuge à morts qui vaut bien l'esprit" si j'en crois Malraux.

Écrit par : Mishima | 05/02/2008

Ah ! La Nostalgie... Une petite visite par ici. Charles Loos ? D'Ixelles ? l'ACJ ?

Écrit par : Karl | 05/02/2008

hihihi Merci de ton passage chez moi. Ton commentaire m'a fait sourire:)

bises

Écrit par : Aaudreyaneugreyane | 05/02/2008

*oo* Le message de tout ça n'est-il pas simplement que la vie est là, offerte à ceux qui restent,
vivre le mieux possible c'est une façon de prolonger en soi ceux qu'on a aimé, partis trop tôt.
:-)

Écrit par : Loo | 06/02/2008

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