09/06/2008

Hospitalité

HospitalitéL

 
                        Cassini était petit, moustachu, rasé comme un hérisson aux yeux un peu fous mis en scène par Fellini. Il avait un accent italien pire qu’une vieille Fiat. Il dormait le mégot collé à la lèvre devant un joli camaïeux de dents brunes et beiges. Il était arrivé en Belgique depuis Monte Cassino* comme maçon, puis coffreur béton et avait fini mi-entrepreneur, mi-bûcheron. Et ma foi, il avait gagné sa vie convenablement.

Sa grande maison délabrée et divorcée autant que le bougre de toute toilette n’en pouvait plus sous les mauvaises herbes. Les voiles aux fenêtres étaient franchement crasseux. Cassini, sortait de sa boîte comme un diablotin quand il me voyait promener mon chien tous les matins dans un terrain vague voisin. Il me demandait l’un ou l’autre conseil, l’évaluait en roublard terrien échaudé par la vie. Il soupçonnait sa banque de le voler ou me faisait déchiffrer un papier administratif scélérat. Il essayait aussi de vendre un camion pourri rouillé au prix d’une limousine de luxe. J’étais perplexe…Il se demandait alors au fond de ses yeux en olives noires du sud si je ne faisais pas partie de la mafia des banques! Sacré Cassini… Je l’aimais bien, le bougre.

Et puis, un jour, plus de Cassini. Quelques mois après, j’appris qu’un cancer du mégot lui avait rongé les poumons, ce qui ne semblait pas émouvoir son fils venu vider la maison et jeter ses souvenirs d’enfance dans une benne. J’y ai même retrouvé le même petit tracteur Fischer price que celui qu’avait eu mon fils. Récupéré, nettoyé, je l’ai donné à mon petit fils. Impec! pour le coup comme camion! Le seul qui avait encore une vraie valeur…
Après, vous savez comment ça va, les mauvaises herbes ont profité de l’indivision familiale pour rendre l’endroit inquiétant mais romantique avec ses carreaux cassés et ses voiles qui volent par mauvais temps.

Il y a aussi ce rosier ancien et bâtard rongé par la liane qui explose de bourgeons chaque été… J’y coupe souvent quelques fleurs que je ramène au salon. Et là, j’entends Cassini parler. Je verrais presque sa moustache s’agiter dans les pétales. Je l’entends par ces couleurs rose papier peint d’antan et l’intensité vitale de la plante.
Bah, vu l’attitude des enfants, il n’y a sans doute pas de fleurs sur sa tombe…

Et moi, comme je l’aimais bien ce bonhomme, je lui fais un peu l’hospitalité d’une sépulture plus digne sous ses fleurs à lui… chez moi. Tout le monde s’en fout et n’y voit que des fleurs…
*;->)

*Le monastère de Monte Cassino, bâti sur une colline entre Rome et Naples et contenant des fresques inestimables de Fra Angelico fut détruit le 15 février 44 par le bombardement des alliés… Mais 115.000 alliés et 60.000 Allemands perdirent la vie à Monte Cassino.

17:28 Écrit par Amadeus dans Cœur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : fleurs, humour, coeur |  Facebook |

Commentaires

j'avais déjà lu cette histoire, Amadeus... Amitiés

Écrit par : Tony | 09/06/2008

Mais Tony… …t'étais pas obligé de le dire! Je te l'avais envoyée entre nous par mail. Mais elle n'est pas apparue sur le blog… Ou alors je ne vois pas où, une erreur est toujours possible. Mais je ne pense pas que ce soit le cas. Bonne soirée.

Écrit par : Amadeus | 09/06/2008

Oui, c'était dans un recueil que tu m'avais envoyé... La preuve que je te lis attentivement.
;-)

Écrit par : Tony | 09/06/2008

stat rosa pristina nomine. Nomina nuda tenemus;

Écrit par : Mishima | 09/06/2008

Très joli

;°)

Écrit par : Un @ de Sw | 26/09/2011

Très joli

;°)

Écrit par : Un @ de Sw | 26/09/2011

Très joli

;°)

Écrit par : Un @ de Sw | 26/09/2011

Très joli

;°)

Écrit par : Un @ de Sw | 26/09/2011

Salut,
merci pour ce beau partage.

Ingrid.

Écrit par : garde d enfants rennes | 16/12/2011

Les commentaires sont fermés.