05/07/2008

Le Suisse et les Balinaises…

Tulipes-Suisses-L

 
                                Je n’aimais plus offrir des fleurs. Ce jeu d’équivalences entre valeur monnaie et importance de l’obligation caractérisé par le «un bouquet à COMBIEN?» du fleuriste… et puis cette facilité qui dispense d’une réelle intention de faire plaisir, cette attention déléguée aux végétaux par procuration… tout ça me dérangeait.

Le point culminant de l’offre de fleurs-obligations fut sans doute atteint par un de mes amis, brillant mais rustre, un samedi matin. Il sonne, j’ouvre la porte et son bras part comme un uppercut à la boxe pour me flanquer un bouquet de tulipes sous le nez: «tiens, tu donnes ça à ta femme, mais si ça fait des allergies ou des trucs comme ça pour les gosses, tu jettes ça par la fenêtre, pas de problème, salut, tu vas bien?»… Je connais mon ami… je me marrais.

Le bouquet reçu et mis dans un joli vase — nous aimons les tulipes— nous avons travaillé ensemble l’ami et moi mais je le voyais tourner fréquemment la tête vers les fleurs. Celles-ci se laissaient aller comme seules les balinaises le font (c’est comme ça que nous appelons les tulipes parce qu’elles arrondissent leurs tiges comme les danseuses balinaises tracent de jolis mouvements dans l’espace avec leurs bras). J’ai fini par lui poser la question: qu’est ce qui ne va pas?

- Mais regarde ça, mon vieux! Ces foutues fleurs ne valent rien! Elles sont pas fraîches! Je me suis fait rouler!
- Non, ne t’en fais pas, c’est normal, toutes les tulipes font ça! Il aurait fallu mettre moins d’eau, peut-être.
Mais il ne voulait rien savoir et s’est excusé pendant le repas et encore en nous quittant. Le lendemain matin, dimanche, à l’heure des Témoins de Jéovah, coup de sonnette. C’était mon ami avec de nouvelles tuilpes!
- Tiens, tu donnes celles-ci à ta femme. On m’a garanti qu’elles étaient bonnes, cette fois-ci! Et tu jettes les autres avec toutes mes excuses.
Ah oui, vous ai-je dit que mon ami est Suisse?… Ponctualité, fiabilité!

Alors, un jour que j’étais invité chez des amis, à la question du prix du bouquet chez le fleuriste, j’ai répondu par de vraies intentions: je voudrais un bouquet dans des teintes pastel…, je voudrais que les fleurs se découvrent au milieu des teintes vertes variées…, je voudrais que les fleurs du milieu soient plus bas que les autres pour qu’on les découvre en entrant dans le bouquet… , je voudrais une note de parfum frais… je… une touche de nacre?

La fleuriste eut l’air étonné, puis, elle est entrée dans la poésie. Plus tard je l’ai offert presque à regret. Je l’aimais bien moi ce bouquet. Le donner, c’était vraiment s’en séparer: un don. Et puis… la personne qui l’a reçu a été heureuse de découvrir qu’il avait été fait pour elle quand je lui ai raconté ce que j’avais voulu faire. Depuis lors, je compose toujours mes bouquets comme ça. C’est sans doute plus fatigant! Mais c’est tellement plus agréable de rendre la vie aux fleurs et à nos amitiés! Ah les Suisses et les Balinaises…  *;->)

18:00 Écrit par Amadeus dans Drôle de vie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tulipes, qualite suisse |  Facebook |

Commentaires

relire Omar Khayyam qui compare tout au long des ses quatrains les femmes aux tulipes plus qu'aux roses
et se souvenir de l'êre des tulipes, dans l'istambul du 18ème siècle
Nostalgie quand tu nous tiens

Écrit par : Mishima | 05/07/2008

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